Montebras: histoire, géologie et minéralogie d’un gisement de la Creuse
histoire, géologie et minéralogie d’un gisement exceptionnel de la Creuse
À quelques kilomètres de Boussac, sur la commune de Soumans dans le nord-est de la Creuse, je trouve à Montebras l’un des sites minéralogiques les plus remarquables du Massif central français. Derrière la carrière industrielle encore exploitée aujourd’hui se cache une longue histoire associant étain, lithium, feldspaths et une minéralogie particulièrement diversifiée.
Montebras est surtout connu des minéralogistes pour ses phosphates et ses minéraux liés aux granites très évolués. Le site a même donné son nom à la montebrasite, un phosphate de lithium et d’aluminium, et constitue également la localité-type de la morinite. Mais son intérêt scientifique va beaucoup plus loin : cassitérite, wolframite, columbite, fluorite, phosphates, sulfures et minéraux uranifères témoignent de plusieurs épisodes de minéralisation séparés par des dizaines, voire une centaine de millions d’années.
Une histoire minière ancienne
Quand je m’intéresse à l’histoire de Montebras, je me dois de commencer par l’étain. Des travaux anciens ont longtemps été attribués à une exploitation gallo-romaine. Des excavations, tranchées et anciens travaux étaient encore décrits au XXᵉ siècle autour du gisement. Les publications modernes reprennent également l’existence d’une exploitation ancienne de l’étain.
L’histoire industrielle est beaucoup mieux documentée.
Au milieu du XIXᵉ siècle, le potentiel stannifère de Montebras attire l’attention des ingénieurs. Le gisement est signalé au début des années 1850 et étudié notamment par Léon Moissenet à partir des années 1860. Une concession minière pour l’étain est accordée en décembre 1868. Une exploitation souterraine importante se développe alors.
Je retrouve dans les archives la mention de douze puits, dont l’un atteignait environ 140 mètres, et de plus de cinq kilomètres de galeries réparties sur plusieurs niveaux. Entre les années 1860 et 1877, environ 60 tonnes d’étain auraient été produites durant cette première grande phase d’exploitation. La baisse du cours de l’étain fragilise cependant l’entreprise et conduit progressivement à l’arrêt de cette activité, mais Montebras ne disparaît pas pour autant de l’histoire minière.
Du minerai d’étain au lithium
À la fin du XIXᵉ siècle, l’exploitation change progressivement de cible. Les travaux miniers ont révélé d’importantes concentrations de phosphates de lithium, historiquement désignés principalement sous le nom d’amblygonite.
Entre 1882 et 1907, les sources indiquent une extraction totale de l’ordre de 2 000 tonnes d’amblygonite, accompagnée d’une production d’étain. Le BRGM estime qu’environ 100 tonnes d’étain auraient été obtenues durant cette période, en plus des quelque 60 tonnes de la première exploitation et d’une production ponctuelle ultérieure. Une synthèse scientifique publiée en 2021 retient environ 190 tonnes d’étain produites au total au cours de l’histoire moderne du gisement.
Cette période est particulièrement importante : au tournant du XXᵉ siècle, Montebras compte parmi les sources significatives de lithium à l’échelle mondiale. À cette époque, le lithium n’a évidemment pas encore l’importance stratégique qu’il possède aujourd’hui pour les accumulateurs électriques.
Une nouvelle tentative d’exploitation de l’étain intervient au début du XXᵉ siècle, mais elle cesse en 1909 pour des raisons financières. À partir de 1910, l’activité s’oriente davantage vers les matériaux destinés à l’industrie : feldspaths, pegmatites, kaolin et autres produits issus des roches granitiques. La Première Guerre mondiale interrompt les travaux souterrains. Les ouvrages miniers sont progressivement noyés et l’exploitation souterraine historique disparaît. Après 1919, l’activité se concentre essentiellement en surface.
De la mine souterraine à la carrière
Au XXᵉ siècle, Montebras change donc complètement de visage.
On ne parle plus réellement d’une mine métallique comparable à celle du XIXᵉ siècle, mais d’une exploitation de roche industrielle. Le matériau recherché est essentiellement un leucogranite albitique blanc, particulièrement riche en feldspaths alcalins.
L’exploitation des matériaux feldspathiques prend progressivement de l’importance. Une carrière à ciel ouvert se développe véritablement au cours du XXᵉ siècle, notamment à partir des années 1950-1960. Différentes sociétés se succèdent sur le site avant son intégration au groupe Imerys.
L’étude scientifique publiée en 2021 indique une production d’environ 245 000 tonnes par an de leucogranite albitique. La roche, après concassage et criblage, est notamment destinée à l’industrie céramique.
En 2022, l’autorisation administrative du site portait sur un périmètre d’environ 46 hectares et permettait une production maximale de 500 000 tonnes par an.
L’histoire récente connaît une nouvelle étape importante en 2025-2026. Imerys Ceramics France a demandé le renouvellement et l’extension de la carrière. Une consultation publique s’est déroulée du 1er décembre 2025 au 2 mars 2026, et la préfecture de la Creuse a publié le 16 juillet 2026 l’arrêté préfectoral relatif à l’autorisation d’exploitation. La carrière de Montebras reste donc aujourd’hui un site industriel actif.
Une coupole granitique vieille de plus de 300 millions d’années
Pour comprendre les minéraux de Montebras, je dois revenir beaucoup plus loin dans le temps.
Le gisement appartient à l’histoire de la chaîne varisque, ou hercynienne, formée lors de collisions continentales à la fin du Paléozoïque. Le secteur de Montebras est installé dans un environnement granitique complexe traversé par de grandes structures tectoniques, notamment les zones de cisaillement de la Marche et de Boussac.
La coupole de Montebras s’est mise en place dans un granite plus ancien appelé granite de Chanon, daté d’environ 355 millions d’années.
Les datations modernes permettent ensuite de distinguer plusieurs étapes.
Un microgranite se met en place vers 315 Ma. Un second magma, beaucoup plus évolué, donne ensuite le leucogranite albitique, daté à 310 Ma. Une pegmatite de bordure appelée stockscheider est pratiquement contemporaine, avec un âge mesuré de 307 Ma. Enfin, les filons de quartz associés aux minéralisations stannifères ont livré un âge d’environ 303 Ma.
On peux donc considérer Montebras comme le résultat de plusieurs étapes successives d’évolution d’un système magmatique.
Comment s’est formée la minéralisation ?
Le principe essentiel est relativement simple.
Lorsqu’un magma granitique refroidit, les minéraux les plus courants commencent à cristalliser. Mais certains éléments chimiques s’intègrent difficilement dans ces premiers cristaux. Ils restent alors concentrés dans les dernières fractions du magma.
À Montebras, ce processus a progressivement enrichi le système en éléments comme l’étain (Sn), le lithium (Li), le tungstène (W), le niobium (Nb) et le tantale (Ta).
Le leucogranite de Montebras représente ainsi un magma extrêmement évolué.
À proximité de son toit, le contact avec le granite de Chanon a produit plusieurs formations particulières : pegmatites, greisens et corps quartzeux. Le spectaculaire stockscheider de Montebras peut atteindre localement une quinzaine de mètres d’épaisseur. Les anciennes minéralisations exploitées en étain et en lithium se concentraient justement dans ces formations de contact.
La cassitérite, SnO₂, apparaît dès la phase magmatique sous forme de petits cristaux disséminés dans le leucogranite. Elle continue ensuite à se déposer durant les phases tardives, jusqu’à la formation des filons de quartz stannifère.
On trouve avec elle des minéraux contenant du niobium et du tantale, notamment la columbite-(Mn), ainsi que des minéraux de tungstène. Durant la phase dite pneumatolytique — une étape où le magma presque cristallisé libère des fluides très chauds riches en éléments volatils — apparaissent notamment la wolframite, de rares scheelites et la très rare qitianlingite.
Une phase hydrothermale succède ensuite au système magmatique. Des fluides circulent dans les fractures et déposent différents sulfures et minéraux riches en cuivre, arsenic et étain, notamment chalcopyrite, löllingite, tennantite, stannoïdite et mawsonite.
Montebras conserve ainsi dans ses roches les traces successives du magma, des fluides magmatiques tardifs puis de circulations hydrothermales.
Montebrasite, amblygonite et phosphates : la signature minéralogique de Montebras
La minéralogie des phosphates constitue probablement l’aspect le plus célèbre du gisement.
La montebrasite, de formule idéale LiAlPO₄(OH), appartient au groupe de l’amblygonite. Elle constitue le pôle riche en hydroxyle d’une série minérale dont l’amblygonite représente le pôle davantage fluoré.
Son nom vient directement de Montebras. Alfred Des Cloizeaux la décrit au XIXᵉ siècle à partir de matériel provenant du gisement. Montebras constitue toujours la localité-type de l’espèce.
Je précise ce point car la nomenclature a connu une histoire compliquée : certaines interprétations ont conduit à une remise en question du statut de la montebrasite au début des années 2000. Cependant, la liste actuelle de la Commission des nouveaux minéraux, de la nomenclature et de la classification de l’IMA répertorie bien montebrasite, LiAl(PO₄)(OH), comme espèce valide bénéficiant du statut “grandfathered”, c’est-à-dire reconnue historiquement avant la mise en place de la procédure moderne d’approbation des nouvelles espèces.
Montebras est également la localité-type de la morinite, aujourd’hui formulée NaCa₂Al₂(PO₄)₂(OH)F₄·2H₂O.
Alfred Lacroix étudie ce minéral à la fin du XIXᵉ siècle. Les échantillons historiques montrent notamment des masses rosées à rouge vineux associées à l’amblygonite. Les travaux minéralogiques ont montré que la morinite constitue un produit d’altération des phosphates primaires de type amblygonite-montebrasite.
Je retrouve également à Montebras de nombreux autres phosphates, parmi lesquels wardite, wavellite, variscite, turquoise, triplite, dufrénite, eosphorite, crandallite, gorceixite, chalcosidérite, libéthénite et fluorapatite. Certaines de ces espèces correspondent à des transformations secondaires des minéraux primaires sous l’action de fluides et de l’altération.
Cette succession explique pourquoi la minéralogie des phosphates de Montebras est aussi complexe : un minéral formé directement dans le système granitique peut être transformé plus tard en plusieurs nouvelles espèces.
Une diversité minérale remarquable
La littérature minéralogique attribue aujourd’hui à l’ensemble des anciennes mines de Montebras plusieurs dizaines d’espèces. La base Mindat recense actuellement 79 minéraux valides pour la localité des mines de Montebras, mais je reste prudent avec ce chiffre : toutes les mentions n’ont pas le même niveau de documentation scientifique et certaines espèces historiques ou signalements ponctuels demandent davantage de précautions que les espèces confirmées par analyses modernes.
Parmi les espèces les mieux documentées, je peux notamment retenir :
Minéraux principaux de la roche : quartz, albite, feldspath potassique, muscovite, tourmaline, apatite et topaze.
Minéraux d’étain : surtout cassitérite, qui constitue le principal minerai historique d’étain.
Minéraux de niobium et tantale : notamment columbite-(Mn) et autres membres de la série columbite-tantalite.
Minéraux de tungstène : wolframite, avec une composition proche de l’hübnérite dans certaines occurrences, ainsi que scheelite et qitianlingite.
Minéraux de lithium : montebrasite, amblygonite et lépidolite, auxquels s’ajoutent différents minéraux secondaires associés aux zones riches en lithium et phosphore.
Sulfures et minéraux métalliques : pyrite, chalcopyrite, sphalérite, löllingite, arsenopyrite, stannoïdite, mawsonite et d’autres espèces plus rares.
Phosphates secondaires : morinite, wardite, wavellite, variscite, turquoise, libéthénite, chalcosidérite, dufrénite, crandallite, gorceixite et plusieurs autres espèces.
Cette diversité n’est donc pas le résultat d’un seul événement. Elle traduit toute l’histoire géologique du gisement. (Mindat.org)
Fluorite, barytine et uranium : une minéralisation beaucoup plus récente
Un détail de Montebras me paraît particulièrement intéressant : toutes les minéralisations visibles dans la carrière ne datent pas du Carbonifère.
Le leucogranite est traversé localement par de petits filonnets de fluorite violette, généralement très minces et ne dépassant que quelques centimètres. Ils peuvent être accompagnés d’apatite violette, de barytine blanche et, très ponctuellement, de petits cristaux de phosphates d’uranium comme l’autunite et la torbernite.
Ces filonnets seraient liés à un épisode fluoré-barytique beaucoup plus récent, probablement autour de 200 millions d’années, au début du Mésozoïque.
Je trouve ce point particulièrement révélateur : le granite et les premières minéralisations métalliques de Montebras ont environ 300 millions d’années, mais certaines fractures ont été réutilisées près de 100 millions d’années plus tard par de nouveaux fluides. Ces fluides ont ajouté une nouvelle génération de minéraux à un gisement déjà extrêmement complexe.
Montebras aujourd’hui
Aujourd’hui, on ne peux plus considérer Montebras uniquement comme une ancienne mine. C’est simultanément un ancien gisement d’étain, un ancien producteur de minerai de lithium, une localité historique majeure pour la minéralogie française, un objet d’étude scientifique sur les granites à métaux rares et une carrière industrielle toujours active.
Le lithium présent dans le granite a d’ailleurs retrouvé un intérêt scientifique avec la hausse de la demande mondiale. Le BRGM a identifié Montebras parmi les cibles françaises présentant un intérêt pour l’étude du potentiel national en lithium. Cela ne signifie cependant pas qu’une mine de lithium moderne y est actuellement exploitée : l’exploitation actuelle concerne principalement le leucogranite feldspathique destiné notamment à l’industrie céramique.
Cette distinction est essentielle. La présence géologique de lithium, l’existence de ressources potentielles et l’exploitation économique actuelle sont trois notions différentes.
Conclusion
Quand je regarde Montebras dans son ensemble, je vois beaucoup plus qu’une carrière de feldspath ou qu’une ancienne mine d’étain.
Je vois un système granitique vieux de plus de 300 millions d’années dans lequel la lente évolution d’un magma a concentré l’étain, le lithium, le tungstène, le niobium. Je vois ensuite les fluides tardifs transformer les bordures du granite, former des pegmatites, des greisens et des filons de quartz, puis déposer une minéralogie métallique et phosphatée particulièrement riche.
Je vois également un gisement qui a changé plusieurs fois de fonction au cours de son histoire humaine : l’étain au XIXᵉ siècle, les phosphates de lithium à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, puis les matériaux feldspathiques destinés à l’industrie céramique.
Enfin, je retiens surtout la valeur scientifique du site. La montebrasite porte directement le nom du gisement, la morinite y possède également sa localité-type, et les études modernes continuent de révéler la complexité de sa minéralisation.
Montebras constitue ainsi l’un des exemples français les plus complets d’une coupole granitique à métaux rares. Son intérêt ne tient pas seulement au nombre de minéraux qui y ont été identifiés, mais à la possibilité de lire dans un même site plusieurs centaines de millions d’années d’histoire magmatique, hydrothermale, minière et industrielle.
Sources
Marcoux, É., Barré, B., Pichavant, M. & Poujol, M. (2021) — Âge et genèse de la coupole granitique à métaux rares (Sn, Li, Nb-Ta, W) de Montebras (Creuse, Massif central français), BSGF – Earth Sciences Bulletin, 192, 16. Cette publication constitue ma principale référence pour la géologie, les datations et la succession des minéralisations. (ResearchGate)
Burnol, L. & Danvel, D. (1955) — Étude géologique du secteur des anciennes mines de Montebras – Description et résultats des travaux de recherche réalisés par le BRGM en septembre 1954. BRGM. (InfoTerre)
BRGM (2012) — Panorama 2011 du marché du lithium, rapport RP-61340-FR. Le rapport synthétise notamment l’histoire des exploitations d’étain, d’amblygonite et de feldspath à Montebras. (InfoTerre)
Aubert, G. (1969) — Les coupoles granitiques de Montebras et d’Échassières (Massif Central Français) et la genèse de leurs minéralisations, BRGM. Cette étude historique reste une référence majeure et est largement reprise par les travaux modernes. (Mindat.org)
Patureau, J., Chiappero, P.-J., Lebocey, J. & Mairecolas, M. (2011) — Mines et minéraux de Montebras, Soumans, Creuse, Le Règne Minéral, n°99, p. 5-33. (Mindat.org)
Lacroix, A. (1891) — Note préliminaire sur un minéral nouveau de Montebras (Creuse), Bulletin de la Société française de Minéralogie. (Persée)
Carnot, A. & Lacroix, A. (1908) — Sur la composition chimique de la morinite, Bulletin de Minéralogie. (Persée)
Des Cloizeaux, A. (1871-1872) — travaux originaux consacrés à la montebrasite dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences. (Mindat.org)
BRGM – Ressources françaises en lithium sous forme de roches dures — synthèse sur le potentiel français en lithium et identification du granite de Montebras parmi les cibles d’intérêt. (BRGM)
Préfecture de la Creuse (2025-2026) — dossier de consultation publique et décision relative au renouvellement et à l’extension de la carrière de Montebras exploitée par Imerys Ceramics France. (Le Département de la Creuse)
IMA-CNMNC – Master List of Minerals — nomenclature officielle actuelle confirmant le statut de la montebrasite, LiAl(PO₄)(OH), comme espèce minérale valide. (CNMNC)
Mindat – Montebras Mines, Soumans, Creuse — base minéralogique utilisée en complément pour contrôler les espèces rapportées, leur localisation et leurs références bibliographiques. (Mindat.org)
Jeremineralogie