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Industrie et sciences
04/10/2026

La Pyromorphite et son utilisation

La pyromorphite des Farges :

le « déchet » vert qui pourrait aider à dépolluer nos sols

Près d'Ussel, en Corrèze, une petite mine de plomb a fermé en 1981 après seulement quelques années d'exploitation. Elle aurait pu tomber dans l'oubli, sauf qu'elle a livré certaines des plus belles pyromorphites du monde : des cristaux vert pomme qui n'avaient aucune valeur pour l'industrie. Aujourd'hui, ce minéral « inutile » intéresse les chercheurs pour une raison inattendue : il pourrait piéger le plomb qui pollue nos sols.

Une mine de plomb comme les autres…

ou presque

La mine des Farges se trouve à environ 3 km à l'est d'Ussel, sur la commune de Saint-Fréjoux. Le filon était connu depuis très longtemps : les Gallo-Romains l'avaient déjà creusé en tranchées, probablement pour l'argent. Le BRGM (le service géologique national) le prospecte sérieusement dans les années 1960. Puis, au milieu des années 1970, la Société Minière de Corrèze ouvre une vraie exploitation. On descend jusqu'à environ 250 mètres de profondeur pour extraire de la galène (le minerai de plomb), de la barytine et un peu d'argent, qui fait d'ailleurs l'essentiel de la rentabilité de la mine.

L'aventure est courte. L'extraction s'arrête en mai 1981. Les installations sont démontées, les galeries noyées, et le site est aujourd'hui fermé au public.

Le minerai que personne ne voulait

En creusant, les mineurs tombent sur des poches tapissées de cristaux verts, brillants, parfois de plusieurs centimètres. C'est de la pyromorphite. Pour l'exploitant, c'est presque un déchet : elle ne s'exploite pas comme minerai. Pour les collectionneurs, c'est un trésor. Entre le début des années 1970 et le début des années 1980, les Farges sortent des pièces qui font encore aujourd'hui la fierté des vitrines du monde entier : vert herbe, vert olive, jaune citron, brun, blanc, orange, parfois avec des pointes jaunes. On y trouve aussi de la wulfénite orange, considérée comme la plus belle de France, ainsi que de la fluorine jaune et de la galène.

Pourquoi du vert dans une mine de plomb ?

La galène, le minerai de base, est grise et métallique. La pyromorphite, elle, naît de sa transformation. Près de la surface, l'eau de pluie s'infiltre dans le filon et apporte de l'oxygène. Petit à petit, la galène s'altère, un peu comme le fer qui rouille. Le plomb ainsi libéré rencontre du phosphate et du chlore dissous dans l'eau, et il recristallise sous une nouvelle forme : la pyromorphite. Aux Farges, cette « zone d'oxydation » descend jusqu'à près de 200 mètres de profondeur, ce qui explique l'abondance des cristaux.

Sa formule est Pb₅(PO₄)₃Cl : du plomb, du phosphate et un peu de chlore. Elle forme des prismes à six faces, souvent un peu bombés comme de petits tonneaux. Pure, elle serait incolore. Ses couleurs viennent de traces d'autres éléments glissés dans le cristal.

Trois astuces pour la reconnaître

• Elle est lourde. Sa densité dépasse 7 : un cristal de pyromorphite pèse presque trois fois plus lourd qu'un quartz de même taille. Soupesez-le, la différence se sent tout de suite dans la main.

• Elle est tendre. Sa dureté est de 3,5 à 4 : une pointe d'acier la raye sans difficulté.

• Elle porte bien son nom. Pyromorphite vient du grec et signifie « forme du feu ». Le minéralogiste allemand Hausmann l'a baptisée ainsi en 1813, parce qu'une petite boule fondue au chalumeau reprend une forme cristalline en refroidissant. Attention quand même : elle contient du plomb, donc on ne fait pas ce test à la maison, et on se lave les mains après l'avoir manipulée.

Le vrai sujet : piéger le plomb dans le sol

Voici le détail qui intéresse les scientifiques. Une fois formée, la pyromorphite est l'un des minéraux de plomb les moins solubles qui existent. Autrement dit, le plomb qu'elle contient reste prisonnier du cristal et ne passe presque plus dans l'eau, les plantes ou l'organisme.

D'où une idée : puisque la nature fabrique de la pyromorphite avec du plomb et du phosphate, pourquoi ne pas faire pareil dans les sols pollués ? En 1993, une équipe américaine (Ma, Traina, Logan et Ryan) publie une expérience devenue classique. En ajoutant de l'apatite, un phosphate de calcium, à une eau très chargée en plomb, elle fait chuter la teneur en plomb dissous de plus de 96 %. Dans un sol contaminé, le plomb dissous passe de 2 273 à 36 microgrammes par litre. Le mécanisme proposé : l'apatite se dissout et le plomb précipite aussitôt sous forme de pyromorphite.

Une solution prometteuse, mais pas miraculeuse

Trente ans plus tard, la technique a été testée dans des sols de champs de tir, d'anciennes fonderies, de jardins urbains et de sites miniers. Le bilan est plus nuancé qu'on ne l'espérait :

• En 2013, des chercheurs australiens (Xie, Chen et Naidu) montrent que tous les engrais phosphatés ne se valent pas. Certains superphosphates réduisent bien le plomb dissous, mais les phosphates d'ammonium (DAP et MAP) peuvent au contraire l'augmenter fortement, jusqu'à 135 à 500 % de la valeur de départ selon les sols.

• En 2022, une méta-analyse de 44 études (Mayer, Basta et Scheckel) conclut que l'ajout de phosphate réduit en moyenne d'environ 25 % la part de plomb « assimilable » par l'organisme. L'effet est plus fort avec l'acide phosphorique, dans les sols acides, et sur les sites de tir ou de fonderie. Il est beaucoup plus faible dans les sols urbains pollués par les anciennes peintures au plomb ou l'essence plombée.

Ces travaux pointent aussi un besoin très concret : il n'existe pas encore de méthode standard fiable pour mesurer si le traitement a vraiment marché. C'est un vrai chantier pour la recherche, et une question pratique pour toutes les communes qui héritent d'anciens sites miniers, en Limousin comme ailleurs.

un trésor de vitrine…

et de laboratoire

Les mineurs des Farges extrayaient du plomb et de l'argent, et la pyromorphite n'était pour eux qu'un à-côté. Quarante-cinq ans après la fermeture, leurs cristaux verts sont recherchés par les collectionneurs du monde entier, et le minéral lui-même inspire des solutions pour rendre le plomb moins dangereux. Pas mal pour un « déchet » de mine corrézien.

Le saviez-vous ?

• Lors des travaux de l'autoroute A89 en 1998, un filon annexe a été recoupé près des Farges et a de nouveau livré des pyromorphites.

• La pyromorphite fait partie de la même famille minérale (le supergroupe de l'apatite) que la matière minérale de nos os et de nos dents.

Sources

• Geowiki : Farges

• Spathfluor : Ussel, mine des Farges

• Patrimoine en Dauphiné / France 3 Limousin : la mine de plomb des Farges

• Les-mineraux.fr : Pyromorphite des Farges

• Mindat : Pyromorphite

• Mindat : Les Farges Mine

• US EPA : Ma et al. (1993), In situ lead immobilization by apatite, Environ. Sci. Technol.

• Xie, Chen & Naidu (2013), Not All Phosphate Fertilizers Immobilize Lead in Soils, Water Air Soil Pollut.

• Mayer, Basta & Scheckel (2022), méta-analyse, Frontiers in Soil Science

Fiches liées : Baryte · Fluorite · Pyromorphite · Quartz · Wulfénite · Les Farges · Ussel · Corrèze

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